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juillet 3, 2009

Entretien avec Salah-Eddine Sidhoum, militant des droits de l’homme en Algérie

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Pour notre dossier consacré aux intellectuels algériens, nous invitons le Dr Salah-Eddine Sidhoum afin d’en débattre et de faire le point sur la situation. Le Dr Sidhoum est chirurgien et défenseur des droits de l’homme en Algérie; vous pouvez bien sur poser vos questions et faire vos commentaires en bas de cette même page. Nous remercions infiniment notre invité pour sa disponibilité et invitons nos lecteurs à garder les interventions à la hauteur d’un débat que nous souhaitons constructif et serein.

1. Que signifie pour vous le mot » intellectuel» , et plus particulièrement comment définiriez-vous l’intellectuel algérien d’aujourd’hui ? 

Avant tout, je ne vais pas m’aventurer dans des considérations philosophiques pédantes, incompréhensibles au commun de nos honorables lecteurs ni m’étaler sur des définitions alambiquées.
A mon humble avis, l’intellectuel n’est pas seulement un producteur d’idées, c’est aussi celui qui lutte sur le terrain pour les mettre en pratique et les faire aboutir. Un intellectuel est une personnalité engagée, indépendante à la fois des idéologies et du pouvoir. C’est un défenseur acharné de la dignité humaine et des libertés. C’est un tout. Ce n’est pas ce bardé de diplômes, imbu de sa personne, hautain, donneur de leçons du haut de son piédestal, méprisant envers son peuple et se mettant à plat-ventre et de manière déconcertante devant l’ignorance au pouvoir, comme nous le voyons hélas, dans notre pays. Ce n’est pas le cas de tout le monde certes, mais c’est le cas malheureusement d’une grande partie de nos « alphabètes ».

Deux définitions de l’intellectuel me viennent à l’esprit et que je fais miennes.
L’une est de l’homme politique italien, Leonardo Sciascia qui disait que « l’idée que je me fais du monde intellectuel est si large que celui-ci inclut toute personne en mesure de penser, d’avoir une intelligence de la réalité (….) et que la preuve administrée quotidiennement en est que beaucoup d’auteurs de livres ou d’articles ne sont pas le moins du monde capables de lire la réalité, de la comprendre, de la juger ».

L’autre est d’André Malraux : « un intellectuel n’est pas seulement celui à qui les livres sont nécessaires mais tout homme dont une idée, si élémentaire soit-elle, engage et ordonne la vie ».

Et le monde a connu des intellectuels qui ont défendu les principes de liberté, de justice et de démocratie. Je pense à Zola, dans l’affaire Dreyfus. Je pense également aux signataires du Manifeste des 121 durant la guerre de libération, à Mandela, à Vaclav Havel, Kundera, Geremek et tant d’autres. Ils ont défendu El Mebda (le principe), quand d’autres chez nous, sont fiers et heureux de défendre El Khobza (privilèges).
Notre civilisation a connu également des intellectuels de la trempe d’Ibn Khaldoun, Ibn Rochd, Ibn Sina dont l’autonomie de la pensée n’a pu être corrompue ni apprivoisée par les tenants du pouvoir et de l’avoir.

2-On observe un désengagement de la part des intellectuels algériens vis à vis de la situation en Algérie. Quelles sont, à votre avis, les raisons qui expliquent ce marasme qui frappe nos élites ?

A quelle période de notre histoire contemporaine, nos intellectuels se sont-ils engagés dans le combat politique pour pouvoir parler aujourd’hui de désengagement ? Et je crois que ce problème remonte à très longtemps. Déjà en 54, la révolution libératrice a démarré sans eux. Certains prendront le train en marche à partir de 56. Quant à la poignée d’intellectuels dignes, certains mourront les armes à la main (Amara Rachid, Benzerdjeb, Farès Yahia, Lotfi, Aït Idir, etc). D’autres enfin seront égorgés par leurs propres frères, suite aux sanglantes purges de la « bleuïte » particulièrement dans les wilayas 3 et 4.

Quant à la majorité, elle préférera suivre la guerre de loin. C’est cette majorité, postée au carrefour des vents, qui se mettra avec zèle, au lendemain de l’indépendance, au service de l’imposture au pouvoir. Nous les retrouveront, à la veille de l’indépendance à Tripoli, mettant leur science (sans conscience) au service des comploteurs des frontières, rédigeant la tristement célèbre Charte de Tripoli qui mettait fin à l’Idéal de Novembre. Nous les apercevrons également, durant l’été 62, papillonnant autour du « groupe de Tlemcen », auteur du coup d’Etat contre le GPRA. Tout comme nous les retrouverons lors du complément de Coup d’Etat de juin 65, puis à l’ère du socialisme « triomphant », de la « charte nationale », du libéralisme débridé des années 80. Ils sont toujours là à tourner et à retourner leurs vestes et à jouer aux « chaouchs » de service.

Nous connaissons tous, l’attitude honteuse d’une certaine « élite » au cours et après le Coup d’État de janvier 92 et comment elle a été abjectement utilisée par un quarteron de putschistes qui allaient plonger l’Algérie dans une mer de sang et de larmes, pour sauver leurs privilèges. Des « élites » autoproclamées « démocrates » qui s’opposeront à la volonté populaire exprimée à travers les urnes et qui venait de légitimer les trois Fronts pour diriger le pays. Des « élites » qui avaient brillé, outre par leur démocratie sélective, mais plus grave encore par leur indignation sélective quand des dizaines de milliers d’Algériens étaient torturés, exécutés sommairement ou arbitrairement condamnés par une justice d’exception. Une grande partie de l’opinion publique internationale s’en est émue, alors qu’une partie de notre « élite » applaudissait. C’est triste et ignoble !

Chez certains de nos intellectuels, le dénigrement, l’avanie et l’injure remplacent l’argument et l’idée. Et pour reprendre un ami universitaire « faute de produire, ils citent et récitent ce qu’ont dit d’autres, de préférence d’Outre-Méditerranée ».

Nous n’avons pas de classe intellectuelle au sens noble du terme. Il existe d’admirables et courageuses individualités intellectuelles, mais cela ne suffit pas. Nous ne devons pas cependant, tout rejeter sur ce système. Nos tares y sont pour beaucoup. La boulitique du régime ayant fait le reste. Il ne s’agit pas d’un marasme comme vous le dites, qui frappe nos élites. C’est beaucoup plus grave. Il s’agit d’une trahison historique et je pèse mes mots.
L’Algérie est certes, malade de son régime politique mais elle est surtout malade de ses élites.

3- Pour justifier l’absence de réactivité des intellectuels algériens, il est souvent évoqué le poids de la censure et des pressions exercées par le pouvoir. Pourtant, cela n’a pas empêché des gens comme vous de continuer à lutter. Ne pensez-vous pas qu’il s’agit, in fine, d’un alibi pour fuir leurs responsabilités ?

Absolument. On n’a pas besoin d’un cadre officiel ou d’une autorisation de son oppresseur pour lutter et se libérer de l’oppression. Vaclav Havel et ses compagnons de la Charte 77 n’avaient pas besoin d’une autorisation du régime totalitaire tchécoslovaque en place dans les années 70, pour mener le combat pour les droits de l’Homme et les libertés démocratiques et affronter par l’idée et l’écrit le « grand camarade » soviétique. Il en est de même des intellectuels Polonais. Ces intellectuels n’ont pas eu peur de perdre leur khobza et d’aller en prison pour leurs idées et leurs idéaux. Et nous savons comment Havel a pu avec ses compagnons, mener sa révolution de velours et assurer de manière pacifique la transition d’un régime totalitaire à un régime démocratique. C’est l’exemple type de l’intellectuel politisé et engagé qui est la hantise des dictatures.

Nous répétons toujours que notre liberté nous la devons aux sacrifices de notre peuple et au million et demi de martyrs. Et nous n’attendrons pas l’autorisation d’ex-sous-chefs de la police politique pour nous exprimer et nous organiser afin de reconstruire notre Algérie détruite par des imposteurs érigés en tuteurs d’un peuple. Cette Algérie appartient à toutes les Algériennes et à tous les Algériens. Et ni la répression, ni la prison, ni même les balles assassines n’arrêteront les fils et petits fils d’Abane, Ben Boulaïd, Ben M’hidi et Didouche, dans leur combat pour le parachèvement de l’œuvre du 1er novembre 54 et l’instauration de l’Etat de Droit dans une Algérie de toutes et de tous.

4- Vos actions – l’appel du 19 mars pour un changement démocratique en Algérie entre autres- trouvent-elles sur le terrain de l’écho auprès des intellectuels algériens, que ceux-ci soient établis en Algérie ou l’étranger ?

Mais bien sûr. De nombreux véritables intellectuels, de tous bords, arabophones et francophones d’ici et de notre chère diaspora ont adhéré dès les premiers jours à cet Appel fédérateur où se sont reconnus tous les patriotes, de par les principes démocratiques et les valeurs civilisationnelles qu’il véhicule. Nos compatriotes sont impatients de participer à cette œuvre de salut public. Nous l’avons constaté à travers les débats sur l’organe d’information de l’Appel (Le Quotidien d’Algérie), le courrier que nous recevons, les contacts directs que nous avons avec nos compatriotes sur le terrain et les réunions et conférences que nous tenons. Mais comme nous leur disons, il ne faut pas brûler les étapes. Il faut aller lentement mais sûrement et dans la transparence la plus totale et surtout pas d’aventurisme. Bien sûr, et il faut avoir l’honnêteté de le dire, cet Appel au peuple n’a pas plu aux intellectuels de salon et d’officines – ces hautains donneurs de leçons – et aux politicards sans ancrage qui ont peur de l’instauration de la véritable démocratie et de l’Etat de droit. Ils n’ont comme armes que la critique stérile, l’intrigue et les gesticulations politiciennes. Non seulement ils ne produisent rien (en dehors des hurlements et de la gesticulation) mais ils essaient d’empêcher les autres de produire et d’agir.

5- Quelle est votre analyse justement sur la situation de l’opposition en Algérie aujourd’hui ?

A mon humble avis, il n’y a pas de véritable opposition. Tous les partis qui avaient un ancrage populaire ont été neutralisés. Le seul parti autonome et qui reste encore debout est le FFS et ce, malgré les campagnes de déstabilisation dont il fait l’objet depuis plus d’une décennie. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Tout le reste n’est que folklore politique. Un ramassis de troubadours et de marionnettes politiques qu’on sort à l’occasion de carnavals électoraux pour amuser la galerie et garnir cette vitrine pseudo-démocratique dont a besoin le régime, pour essayer de leurrer (vainement) l’opinion publique internationale.
Je crois qu’à l’état actuel, la véritable opposition est à construire (ou à reconstruire).

6- Dans vos écrits, vous faites souvent appel au rassemblement. Cependant, certains vous reprochent d’encourager le dialogue avec les islamistes, et pas qu’avec les modérés. Qu’avez-vous à leur répondre ?

Nous disons toujours que devant cette grave crise politique qui perdure depuis 62 et qui réside dans la problématique de la LÉGITIMITÉ DU POUVOIR, ni un zaïm, ni un messie, ni un parti, ni un courant politique à lui seul ne peut résoudre ce problème si complexe. Si nous voulons constituer une véritable force politique qui pourra secouer ce régime et aboutir au véritable changement, il faut rassembler toutes les volontés intellectuelles et politiques, sans exclusion aucune. Il ne peut y avoir de solution efficiente en dehors du rassemblement de toutes les forces politiques réelles. Non seulement, nous avons encouragé le dialogue sans exclusion, mais nous avons, durant près de quatre années, avant la diffusion de l’Appel, dialogué avec des intellectuels et des politiques de tous bords, sans exclusion aucune. De quel droit et au nom de quelle « démocratie » devons-nous exclure des pans politiques qui ont un ancrage populaire ?

La véritable démocratie appelle au dialogue avec toutes les forces politiques réelles et représentatives. Au nom de quelle « démocratie », une minorité atteinte de schizophrénie politique, voudrait s’ériger en majorité et s’arroger le droit de distribuer des brevets de « démocratie » à qui elle veut et d’exclure qui elle veut ?
« Il n’y a de politique qui vaille en dehors des réalités » disait un Homme d’État. Voulons-nous construire l’Algérie de demain sur la base des réalités ou voulons-nous nous inscrire dans la stratégie du régime illégitime et continuer à construire sur du virtuel avec des pantins politiques, des partis préfabriqués et des institutions factices ? La question reste posée !

7- Mustapha Farouk Ksentini, président de la Commission Consultative pour la Promotion et la Protection des Droits de l’Homme a fait dernièrement cette déclaration pour le moins audacieuse « L’Algérie est une démocratie à ciel ouvert, l’Algérie est devenue un véritable État démocratique ». En tant que défenseur des droits de l’homme, comment avez-vous reçu cette déclaration ?

J’aurais voulu répondre à une autre question ayant trait à l’avenir du pays, à l’État de Droit à construire demain, après la libération de l’Algérie de cette « voyoucratie« , plutôt que de commenter les inepties nauséeuses de ce fonctionnaire d’El Mouradia.

Contrairement à ce qu’il dit « l’Algérie est une prison à ciel ouvert, l’Algérie est devenue une véritable république bananière », n’en déplaise aux larbins au service de l’ignorance au pouvoir.

8 – Que pensez-vous du troisième mandat de Bouteflika et du projet politique de son frère Saïd qui projette la création de son propre parti ?

Nous ne nous sommes jamais inscrits dans la stratégie du régime illégitime pour nous intéresser aujourd’hui à sa fuite en avant et à ses gesticulations politiciennes. Nous avons dit il y a quelques mois, lors du carnaval électoral, qu’il s’agissait d’un non-événement. Et effectivement, ce fut un non-événement comme l’a attesté l’abstention massive de la population à ce scrutin à la Kim Il Sung et à la Saddam. Et ce n’est pas la fraude et l’hypertrophie des chiffres dignes de Neagelen, qui tromperont l’opinion nationale et internationale.

Vous parlez d’un 3e mandat, mais en réalité c’est le même et unique mandat d’un système qui perdure depuis 62. Il y a seulement une alternance clanique au gré des rapports de force au sein des gangs du système. Le problème n’est pas celui de tel ou tel individu, c’est celui d’un système politique dégénéré qu’il faudra impérativement changer de manière radicale et pacifique.

Il est clair et pour reprendre le langage populaire, qu’une grande majorité de la population est dans un oued et le pouvoir et sa base sociale sont dans un autre oued. Et nous avons l’honneur et la fierté d’être dans l’oued de notre peuple, comme nous l’avons toujours été durant les moments difficiles.

Hélas, l’absence d’une réelle opposition et face à ce vide politique sidéral, le régime se retrouve seul à mener le bal sur la place. Il fait ce qu’il veut, sans pudeur, ni retenue aucunes. Et malgré qu’il soit dans sa phase descendante, terminale, il perdurera tant qu’il n’a pas en face de lui une véritable opposition représentative des forces politiques réelles et porteuse d’une alternative démocratique crédible.

9- Un mot pour conclure ?

Je tiens avant tout à vous remercier pour votre aimable invitation et à saluer mes compatriotes, lecteurs de votre site, avec lesquels, nous souhaitons enclencher un débat fraternel et serein sur l’avenir de notre pays.

Je pense à mon humble avis que le régime et ses clientèles sont pris à leur propre piège, enfermés eux aussi dans cette impasse dans laquelle ils ont poussé le pays et la société. Le pouvoir, en réalité ne maîtrise plus rien, en dehors de ses services répressifs et ce, malgré les apparences fortement trompeuses. Il se lance dans une fuite en avant extrêmement dangereuse qui peut mener le pays vers ce que nous avons appelé un tsunami populaire et qui risque, à Dieu Ne Plaise, d’emporter le pays.

Face à ce régime, il y a un vide politique sidéral, en l’absence d’une véritable opposition et qu’il faut impérativement combler.
Il existe cependant au sein de la société, un consensus manifeste sur la nécessité d’un changement radical et pacifique du système politique.
Il est de notre devoir, en tant qu’intellectuels et politiques, de présenter à notre peuple une alternative démocratique réaliste et crédible à ce régime dégénéré et moribond.

Le verrouillage politique et la répression, aussi sauvage soit-elle ne doivent pas servir d’alibi ni constituer des obstacles devant la volonté de changement des Hommes Libres.

Notre initiative sincère de rassemblement des volontés intellectuelles et politiques sans exclusion ni exclusive devient une nécessité impérieuse pour créer cette dynamique populaire de changement et redonner espoir à notre peuple el Mahgour.

Nous devons ensemble poser les vrais problèmes et nous défaire des faux clivages. Cette œuvre de salut public n’est pas facile, après tant de drames, de heurs et de malheurs. Mais elle n’est pas impossible. Nos parents en 54 étaient dans la même situation et ont pu déclencher le processus libérateur.

Nous devons impérativement sortir des palabres de chapelles et de clans pour nous investir dans un large dialogue avec la société et réfléchir avec elle sur son avenir et son devenir. Tout comme nous devons sortir de la stratégie diabolique et destructrice du régime et imposer la nôtre, pacifique et constructive.

Œuvrons ensemble sur la base de valeurs et de principes démocratiques et dans le cadre d’un compromis politique historique à rassembler les Algériennes et les Algériens, sans exclusion et sans exclusive (et nous insistons sur cela) dans un Front du Changement National (Djabhat Etaghyir El Watani) pour libérer le pays de ce régime illégitime et construire un État de Droit dans une Algérie de toutes et de tous.

Fraternelles et respectueuses salutations à toutes et à tous.

Dr Salah-Eddine Sidhoum

Entretien réalisé par Fayçal Anseur pour Algerie-Focus.com

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